1227: un pasteur du nom de Juan Alonso de Rivas faisait une sieste sous un arbre, loin du futur et de la paralysie de son bras gauche, contemplant son troupeau sur les rondeurs de la Sierra de Andújar. Des lampions sur la cîme la plus haute attiraient son attention depuis plusieurs jours lorsque enfin il quitta sa peur et se resolut à monter au sommet pour voir de quoi il s'agissait. Là-bas, dans le ventre granitique de la terre, lui apparut une image de la Vierge, petite et brune.
2010: un demi-million de pèlerins, certains convaincus, d'autres pas encore, montent comme une nuée les trente kilomètres qui séparent la ville d'Andujár de l'Eglise de la Virgen de la Cabeza, s'installent sous les chênes, boivent et s'ennivrent de la chaleur qui assomme, prient et se préparent spirituellement à saluer la raison de tout ce fracas.
Un peu d'Histoire
Depuis l'apparition de la Vierge à un pasteur il y a de cela huit siècles, sa renommée a pris une ampleur gigantesque. Le premier Ermitage fut construit en 1304 et servit en 1936 de refuge à un groupe de Nationalistes qui resistèrent plus de huit mois aux attaques républicaines. Le Sanctuaire fut finalement détruit puis reconstruit par la suite. Actuellement des dizaines de confréries dans toute l'Espagne adorent cette Vierge dont le pèlerinage est le plus grand d'Espagne avec celui du Rocío. Le pèlerinage du printemps (Romería) se déroule le dernier dimanche d'avril et attire plus d'un demi-million de personnes à distinguer entre ceux qui viennent pour la foi, les autres par habitude, la moitié pour la fête et un touriste.
Le pèlerinage
Sache lecteur que mon appareil photo m'ayant laché au bout de deux heures je dois trouver les mots et pour cela je transpire et tremble de ne pouvoir conter une des histoires les plus hallucinantes de cette année, alors sois indulgent, ferme les yeux, et imagine... Imagine des collines à perte de vue, peuplées de petits chênes et de pins, la terre sèche, et au loin une Eglise érigée sur une bosse de granit qui domine la Sierra.
Ce samedi des milliers de personnes montent pour la voir, ceux qui montent par la route passent une journée entière dans un bouchon continuel, s'arrêtent tous les deux cents mètres pour ouvrir une bière et couper machinalement un chorizo sur le capot de la voiture; une autre grande partie loue des charettes style Western qui sont tirées par un gros tracteur et conduites par les paysans du coin et dedans la techno à bloc avec le frigo débordant d'alcool; les autres monteront à pied ou à cheval. Tu fais partie de ceux qui ont décidé de suivre à pied l'ancien sentier du pèlerin qui serpente vingt-cinq kilomètres dans la Sierra. Imagine aussi un mois d'avril plus chaud que celui de juillet. Tu montes tranquillement, suant tes huit mois sans sport, lorsque deux caballeros s'arrêtent à côté de toi, l'air ivre et gaillard, John Wayne et Clint Eastwood. Ils sortent de leur besace une bière fraiche et un morceau de morcilla que tu ne peux refuser et chacun reprend son chemin. L'histoire se répète un kilomètre plus loin, puis deux, et cette fois ils descendent du cheval, le temps que tu ouvres ta bière, un des deux hommes termine la sienne en trois gorgées suantes et balance sa canette par dessus son épaule, juste à côté du panneau "Parc National"; ils sortent des tuppeware remplis de tortilla, de salchichón et d'escalope puis une fois fini ce festin de soldats en guerre ils jettent le tupperware par dessus l'épaule à côté des canettes. Tu continues à monter dans la Sierra, commençant à être un peu ivre tu décides d'accélerer le pas histoire de dépasser la cavalerie et d'arriver au bout. On finit par te proposer ce que tu attendais depuis un moment: monter à cheval. Premier essai pitoyable, le cheval se cabre et tu tombes dans la poussière avec l'autre cavalier, le deuxième essai sera le bon. Tu économises ainsi quelques kilomètres de fatigue et gagnes des cloques aux fesses. Enfin l'Eglise au loin.
Tu arrives au crépuscule dans ce qui semble être une sorte de Woodstock espagnol. Comme tu le sais les Espagnols ont une conception du camping assez différente de celle des Suisses: ils transportent la maison dans la campagne. Il te faut imaginer les tentes à côté de la voiture, le coffre ouvert avec les remix de flamenco en techno le volume à fond, la radio toute aussi forte pour suivre le match, la télé "au cas où", le frigo rempli à raz bord de bière et de mauvais vin, la génératrice, les grands-parents faisant la sieste, les parents mangeant des tonnes de viandes grillant sur le barbecue autour duquel crient la marmaille; et ceci sur des kilomètres à la ronde sans organisation ni parking.
La nuit, toutes les confréries montent à l'assaut de l'Eglise pour aller faire un discours et les pèlerins pour aller prier et voir la Vierge avant sa sortie du lendemain. Les gens montent généralement à pied, mais ceux qui ont fait une promesse religieuse ou un voeu spécial montent sur les genoux, puis ils lancent une bougie dans un grand feu qui pue la cire et illumine ce spectacle. La suite de la fête se passe sur la place où le païen rencontre le sacré dans un énorme botellón au pied du saint lieu. La fête continue ainsi dans un gros foutoire plein de bonnes intentions et de bouteilles cassées jusqu'à que tu décides de prendre les derniers churros sur le coup des six heures et d'aller te coucher.
Ce dimanche te réveille brutalement à huit heures pour aller voir la procession. Tout commence dans l'Eglise où la Vierge sera mise sur le trône. Tout le monde ayant le droit de porter le trône, des dizaines d'hommes passent la nuit dans l'Eglise pour être certain d'avoir une douloureuse place sous les poutres. Arrive la Vierge, minuscule statue bronzée, et les milliers de personnes s'entassent et se bousculent autour de l'Eglise, crient, chantent, deux curés montent aussi sur le trône s'accrochant aux barreaux, le palanquin se lève comme une vague, chancèle, les hommes se battent aux coudes pour porter et ainsi la houle se mêle à la foule. Le trône et les deux curés accrochés sortent de l'Eglise ainsi triomphants, portés par une vingtaine de gaillards suant et pleurant. Des forces tirent le palanquin, le poussent, il fait mine de couler et ressurgit: il lévite. Et là déjà tu te dis que ce n'est pas possible mais tu vas écouter la suite car je vais t'expliquer le rôle des curés sur le trône. La foule en délire lance toute sorte d'objets aux curés pour qu'ils leur fassent toucher la Vierge puis les rendent et chacun se débrouille pour retrouver ses affaires. Mais il se trouve qu'en plus des foulards, des photos et même des casques de moto, la plupart de ces objets sont des enfants ! Les mères lancent litéralement les gosses dans la foule pour qu'ils soient bénis, tu vois ainsi des dizaines de gamins voler dans les airs, passant de mains en mains jusqu'au trône où les curés se chargent de leur faire faire un baiser à la Vierge, aux mères ensuite de retrouver leur gamin. Après deux heures de messe (passionnant) et l'hymne de la Virgen de la Cabeza chanté par les quarante confréries (à l'heure où j'écris ces pages j'ai encore cette chanson dans la tête), le parcours les fait descendre jusque sur la place bondée où attendent les tambours, les trompettes, la joyeuse fanfare et les joyeux pèlerins puis ils continuent un parcours de presque quatre heures. Ce dimanche se termine épuisé et chacun essaie en vain de sortir sa voiture pour rentrer chez lui (la Vierge sera la première arrivée à la maison). Tu décides donc de rentrer seul par la Sierra, loin des curés, loin des ivrognes, mais plus près des antiques pèlerins, des primitifs pasteurs.





